Médecine & Chirurgie esthétique

Médecine, chirurgie esthétique : avec ou sans limite ?

Aujourd’hui notre société a décidé d’effacer les limites. Le « tout est possible » en devient sa griffe. La médecine, chirurgie esthétique ne se cantonnent pas à des injections ou des liftings. Le corps est observé dans sa globalité, la médecine s’annonce prédictive, préventive. Cependant, jusqu’où peut-on aller dans la modification des corps mais aussi des esprits, puisque l’un ne va pas sans l’autre ? La dictature de l’image va-t-elle désincarner les corps ?

Rencontre avec Monique ATLAN et Roger-Pol DROIT


Les/la limite(s ): définition et rôle

Comment définiriez-vous une limite ? La notion de limite est-elle liée à une culture, société ou encore une époque ?

La limite est toujours la trace, le résultat, la marque d’une séparation entre deux éléments (que ce soit des parcelles de terrain, des frontières entre pays, de la ligne blanche sur l’autoroute, de la limite entre l’intérieur et l’extérieur, entre deux mots dans le langage, entre le bien et le mal etc.).  La  limite est ce qui permet de mettre en relation ces éléments, une fois séparés. A défaut de limite règne la confusion, l’indifférencié, l’informe. La limite est donc la condition du vivant.

La représentation des limites a évolué à travers les siècles : du temps des Grecs qui la respectaient et s’y soumettaient pour éviter la tentation de l’hubris, celle d’une violence démesurée, à l’époque moderne qui valorisait le dépassement des limites pour irriguer l’idée de progrès dans tous les domaines. Il faut noter que ce dépassement impliquait que l’idée de limite demeure : on s’appuie toujours sur la limite précédente pour la dépasser, comme dans un exploit sportif. Ce qui est inédit, dans la situation contemporaine, réside dans la tentation d’effacement intégral, de déni des limites, pour privilégier l’illimité, la fusion ou l’hybridation.

Les limites d’aujourd’hui ne sont pas forcément les limites de demain, d’où comment parler de limites ?

En acceptant de repenser les limites comme quelque chose de plus mouvant, comme un espace de négociations toujours en recherche. En effet, même si certaines des limites demeurent intangibles, leur application, elles, sont susceptibles d’être toujours réévaluées.

A quoi sert une limite, et s’avère-t-elle nécessaire en médecine, chirurgie esthétique ? Pourquoi ?

Photo de Anna Shvets sur Pexels.com

La notion de limites est omniprésente dans le domaine de la chirurgie esthétique, dans l’évaluation de l’intervention, comme dans le geste chirurgical ou dans son renoncement. On pourrait même dire que les chirurgiens esthétiques devraient faire partie des grands poseurs de limites. Pour eux-mêmes – mais à ce niveau, leur déontologie devrait les y inciter – mais aussi pour leur patients qui sont soumis à une pression sociale sans limites pour acquérir, conserver beauté, jeunesse si l’on ose dire « sans limites »…

La limite et la notion d’éternité

Aujourd’hui la médecine esthétique est devenue une médecine prédictive, préventive. Nous touchons presque du doigt la jeunesse éternelle. D’où comment, nous, en tant qu’individu, pouvons-nous gérer notre quête de cette jeunesse ?

En réintroduisant l’idée du temps, notre rapport au temps totalement distendu par le « présentisme contemporain », c’est-à-dire cette fixation sur l’ « ici et maintenant », sur la culture de l’instant, sur le seul présent, sans plus retenir l’importance de la pensée des horizons, de ce que l’on attend de la vie, de ses expériences, voire de nos blessures, de nos échecs, de l’apport de ces expériences pour enrichir notre compréhension de ce ce que nous sommes, et nos choix chirurgicaux  ou autres

D’ailleurs qui ou qu’est-ce qui fixe les limites en médecine et chirurgie esthétique ? Et plus globalement dans notre société ?

Il est clair que notre époque est marquée par une injonction de se soumettre à des codes, à un modèle majoritaire (il n’est qu’à voir les demandes formulées majoritairement auprès des chirurgiens) qui tend à un mimétisme corporel, à un conformisme dans une recherche de la « mêmeté », qui nous éloigne de nous-mêmes, qui annule nos différences, nos singularités, tout ce qui nous forge en tant qu’individus.


La limite…de l’identité

Que devient notre identité et risque-t-on de la perdre, si tous nos organes, notre corps, tout comme notre façon de penser («optimisée» grâce à l’IA) sont constamment rajeunis, modifiés de la tête aux pieds depuis notre naissance, et ce en fonction des diktats de notre société ? Qu’en est-il des avatars ? Peuvent-ils nous remplacer, et de ce fait, évincer la médecine esthétique ?

Il y a une grande part de fantasmes autour de l’IA, mais il est vrai que « l’homme en kit » devient une possible réalité que le mouvement transhumaniste tente de promouvoir avec des récits qui fascinent et inquiètent en même temps. Il demeure de notre responsabilité individuelle de nous y soumettre ou pas. Mais, même si nos avatars parlaient à notre place, la question de notre corps et de son apparence réelle, continuerait à se poser.

La limite à…venir ?

Ces dernières années, les demandes des hommes en médecine esthétique sont en augmentation et dernièrement, de plus en plus de chefs d’entreprise, commerciaux… y ont recours : chasser la fatigue du visage, mettre un implant au menton, ou encore mieux dessiner ses mâchoires, être « fit » pour apporter l’apparence du pouvoir et de la puissance, pour mieux l’incarner et cela en étant en excellente santé… Sommes-nous condamnés à être transformés en machine à performance ?


L’injonction de rester jeune, svelte, séduisant, en pleine forme etc. a été et demeure très forte au cours des dernières décennies, au point d’engendrer auprès des chirurgiens esthétiques des demandes toujours plus préventives, une sorte d’obligation de tenir et de paraître à tout prix, avec parfois des conséquences désastreuses. Mais parallèlement, et paradoxalement depuis la pandémie, cette pression semble se relâcher. De plus en plus, il est question de s’accepter sans se négliger, d‘arborer ses cheveux blancs, de choisir le maquillage light et écolo, de moins céder à tous les diktats de l’apparence. Quelle tendance l’emportera… ?

La fragilité de l’humain, le vieillissement peuvent-ils devenir un jour hors la loi ?

Là encore, ce fut la tendance dominante de la période qui commence à s’achever. Invulnérables, éternellement jeunes et en forme, tels étaient les humains-modèles. On commence à s’apercevoir que c’est un leurre, que la fragilité fait partie intégrale de notre existence, l’âge aussi, et même le grand âge. La loi de la vie, somme toute.

No limit

Derrière cette question de limite, il y a la notion de la mort. La mort est-elle la seule limite à la limite.. si nous n’évoquons pas la vie éternelle de l’âme. Aussi, les limites n’existent-elles finalement que parce que nous sommes incarnés ?

Il est certain que si nous n’étions pas des corps, qui sont tous inéluctablement mortels, nous n’aurions pas de relations aux limites, en tout cas pas du tout les mêmes rapports avec cette réalité. Mais nous demeurons faits de chair, d’os et de sang, et périssables. Nous pouvons repousser quelque peu ces limites, les penser de plusieurs manières. Nous ne pouvons en aucun cas les gommer définitivement, sauf en rêve…

En conclusion, dans notre monde actuel, quels conseils donneriez-vous aux internautes quant à leur rapport à leur gestion de leur vieillissement, de leur bien-être, de leur Vie ?

L’éducation au vieillissement plutôt que son déni est sans doute l’une des grandes questions de demain. Et pas seulement pour ceux qui s’approchent du grand âge. Cette éducation doit se concevoir tout au long de la vie, depuis l’enfance jusqu’à la maturité. Chacun devrait intégrer que la vieillesse n’est pas le sort des autres, mais sera un jour le sien, et qu’il est indispensable de s’y préparer, avec la conviction que la vie bonne peut se poursuivre tout au long de l’existence, et jusqu’au bout.

Pour information

Monique ATLAN est essayiste et journaliste. Licenciée en Droit, diplômée de Sciences Po et de Langues orientales, elle a été journaliste puis rédactrice en chef, durant 44 ans à France 2. Elle a été journaliste au Journal télévisé de  France 2 durant 19 ans puis a produit différents programmes courts littéraires dont Un livre, des livres et Dans quelle éta-gère jusqu’en 2019. Elle a notamment réalisé la série Vues de l’esprit pour France 5, adaptation en 40 épisodes du livre 101 expériences de philosophie quotidienne de Roger-Pol Droit (Odile Jacob,2001).

Roger-Pol DROIT est philosophe et écrivain. Normalien, agrégé, docteur en philosophie et habilité, il a été chercheur au CNRS, enseignant à Sciences Po, conseiller du directeur de l’UNESCO, membre du Comité National d’Ethique. Chroniqueur au Monde des Livres, il signe également dans L’Express, Les Echos, Le Point. Il a publié une cinquantaine de livres, des ouvrages de recherche, des initiations à la philosophie, ainsi que des fictions et des essais sur l’actualité. Il publie cet automne Un voyage dans les philosophies du monde (Albin Michel, 2021).

Roger-Pol DROIT & Monique ATLAN ont écrit ensemble Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies (Flammarion, 2012, Champs,2014), L’espoir a-t-il un avenir ? (Flammarion, 2016), et Le sens des limites (Éditionsde l’Observatoire, 2021)

4 réflexions au sujet de “Médecine, chirurgie esthétique : avec ou sans limite ?”

  1. Merci pour cet article ! Pour ma part,je trouve que nos jours il y a bien trop de chirurgie esthétique. C’est plus un effet de mode qu’autre chose. Quand on voit toute les nana de téléréalité refaite de la tête au pied, je ne trouve pas ça normal. Je suis d’accord qu’on puisse refaire une chose si l’on est complexer mais après non. après ce n’est que mon avis. bonne journée

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    1. Sans doute la « dictature » de l’image joue un rôle. Ensuite, il y a la vie. Il est important de comprendre pourquoi je fais tel acte de chirurgie esthétique. Pour certains/certaines, une fois qu’elles/ils ont corrigé leurs complexes, cela leur donne la possibilité de vivre mieux, d’avoir plus de confiance en eux.. D’ailleurs, ils ou elles s’arrêtent là.
      Il est vrai que rentrer dans une course effrénée…pose quelques interrogations….

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  2. bonsoir, comment vas tu? je suis pour la chirurgie réparatrice, mais j’ai plus de mal avec al chirurgie esthétique pure. je comprends que certaines personnes vivent mal leurs complexes, mais souvent c’est un engrenage infernal. personnellement il y a beaucoup de choses imparfaites chez moi mais je fais avec. passe un bon week end et à bientôt!

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    1. Un acte de chirurgie esthétique se doit d’être l’aboutissement d’une réflexion. Il est vrai qu’une fois avoir goûté à la possibilité de modifier son corps, certains ou certaines plongent dans un engrenage. Peut- être s’interroger sur pourquoi…cet engrenage.

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